Wednesday, September 24, 2008

Chroniques électorales égyptiennes

"Fraude, violences et irrégularités en série. Tel est le lot des élections en Egypte"déplore Al-Ahram, dans un reportage sur ces dernières élections.

Les élections partielles se sont déroulées lundi dans l’indifférence générale et ont été marquées par de nombreuses irrégularités. Compte rendu d’une journée électorale sans suspens.

8 heures du matin dans la circonscription de Qasr Al-Nil au Caire. Les bureaux de vote censés avoir ouvert leurs portes aux électeurs sont encore fermés. Les rues sont désertes et rien ne semble indiquer que des élections ont lieu. Seul le bureau de vote numéro 2, situé à l’école primaire d’Al-Ittihad al-qawmi, connaît une certaine animation. C’est ici en effet que le président du Conseil consultatif et secrétaire général du Parti National Démocrate (PND, au pouvoir), Safouat Al-Chérif, doit voter. A 8h30, deux véhicules, un camion équipé de haut-parleurs et un autobus arrivent et prennent place devant le bureau de vote. « Nous sommes venus pour soutenir les candidats du PND aux élections. C’est ça la démocratie. Chaque camp doit soutenir ses candidats », assure l’un des jeunes. Il s’agit en fait de jeunes militants envoyés par le PND. Tandis que l’on attend l’arrivée de Safouat Al-Chérif, les haut-parleurs se mettent à diffuser des chansons patriotiques. Quant aux jeunes militants, ils descendent de temps en temps du bus et se mettent à chanter et à répéter des slogans à la gloire du PND. 

Il est 9h30 lorsque le convoi de Safouat Al-Chérif arrive enfin. Les chansons patriotiques cèdent alors la place à l’hymne national. Al-Chérif, accompagné de Nabih Al-Alqami, candidat du PND dans cette circonscription, et d’un certain nombre de députés du parti au pouvoir, salue la « foule » et se dirige aussitôt vers le bureau de vote sous les ovations et les youyous émis par les jeunes militantes du parti. Quelques minutes après, le président du Conseil consultatif sort. Devant une foule de journalistes, il fait des déclarations solennelles : « Ces élections sont un tournant dans l’histoire de l’Egypte. Elles font suite aux amendements constitutionnels. Nous appelons les citoyens à participer au scrutin et à choisir librement leurs députés. Nous souhaitons que ces consultations soient libres et transparentes sous la surveillance de la haute commission chargée de surveiller le scrutin. Nous ne permettrons aucune irrégularité », proclame Al-Chérif. 

Mais trois heures plus tard, les bureaux de vote sont toujours déserts. Seuls les bulletins de vote de Safouat Al-Chérif et des députés du PND reposent dans l’urne. Aucun électeur ne s’est présenté. A l’intérieur du bureau de vote, les employés chargés d’accueillir les électeurs papotent et parlent de la pluie et du beau temps. Ce sont des instituteurs que l’on a fait venir des provinces, des fonctionnaires des impôts et ... des membres du PND (!). « Venez par ici. Ce bureau de vote est acquis au PND ! », lance l’un d’eux. 

Aucun candidat de l’opposition ou des indépendants ne s’est montré. En scrutant les murs à l’entrée du bureau de vote, on comprend vite l’explication. Les trois principaux candidats dans cette circonscription ont été exclus le matin même du scrutin par le ministère de l’Intérieur ! « Le ministère de l’Intérieur annonce l’annulation de la candidature de Adel Abdel-Hamid Mégahed, Samia Bayoumi Mahmoud et Mohamad Ahmad Massoud pour des raisons de sécurité », assure un communiqué du ministère, affiché à l’entrée du bureau de vote. Les électeurs venus voter pour ces indépendants ont fait demi-tour.

Le PND seul en lice

Dans un autre bureau de vote situé à l’école Bahesset Al-Badiya à Imbaba, à Guiza, c’est le même scénario. Seules quelques banderoles décorant l’entrée de l’école indiquent que c’est un jour d’élections. Dans la cour, une dizaine de personnes ont pris place sur un banc. Il s’agit du député PND de l’Assemblée du peuple et ses partisans venus soutenir les candidats du parti. Bien que 28 candidats se fassent face dans cette circonscription, les lieux sont déserts. Après de longues minutes enfin, un citoyen se présente : C’est un homme âgé d’une cinquantaine d’années. « Je suis nassérien et je suis venu voter bien que le Parti nassérien boycotte les élections », explique-t-il. La surprise est qu’il vote pour le PND. « Oui, je vais voter pour le PND car logiquement, c’est seulement le représentant de ce parti qui a des pouvoirs et des relations pour régler nos problèmes, même si les autres députés sont plus sérieux ». Malgré cette logique, ce monsieur n’a pas pu voter car il n’a pas trouvé son nom sur la liste électorale. Il est sorti du bureau de vote désespéré sans avoir accompli son devoir. 

Irrégularités en série à Al-Khalifa

L’école Delbroune Choukri, située dans une petite ruelle populaire encombrée du quartier d’Al-Khalifa, fait office de bureau de vote. Un duel serré se déroule dans cette circonscription entre le député sortant du PND Ahmad Salama et le candidat indépendant Mokhtar Rachad. Les citoyens ont fait venir un groupe de musique pour soutenir le candidat indépendant. Signe qu’il est très populaire. « Nous sommes prêts à tout faire pour le Dr Rachad », crie Morcos Aziz, l’un des partisans du candidat indépendant. Et de poursuivre : « Rachad aide les pauvres, qu’ils soient musulmans ou chrétiens. Il aide aussi les jeunes femmes à préparer leurs trousseaux de mariage ». Il est subitement interrompu par la Moallema Sabah, vêtue en galabiya noire : « Chut, tais-toi ». Une violente dispute aurait certainement éclaté entre Morcos et la Moallema, qui travaille pour le compte du député du PND, si la police n’était pas intervenue pour empêcher une escalade. « La Moallema Sabah est très connue dans le quartier », assure un groupe de jeunes vêtus de t-shirts portant le nom et le slogan de Rachad. Et d’affirmer qu’elle donne entre 5 et 20 L.E. aux femmes qui votent pour le candidat du PND. Outre la Moallema Sabah, une poignée de partisans du PND s’affairent sur les lieux. En constatant que les citoyens s’apprêtaient à voter pour le candidat indépendant, ils ont appelé en renfort le député de l’Assemblée du peuple de la circonscription. Venu rapidement, celui-ci s’est mis à renvoyer les citoyens venus voter, avec la complicité des agents de la sécurité.

Corruption à Suez

Dans le gouvernorat de Suez, l’ambiance est très différente. Bien qu’il y ait onze candidats qui se présentent aux élections, on ne voit que des banderoles pour Sameh Fahmi, le ministre du Pétrole, accrochées par les citoyens de la ville, ainsi que des poupées gonflables portant son nom. Des voitures Toyota, Skoda et Mercedes, sur lesquelles sont placardées des affiches du ministre, sillonnent les rues en appelant les habitants à venir dire oui au candidat du PND. En revanche, on peut noter l’absence notable de pancartes électorales pour les autres candidats indépendants, dont deux appartiennent aux Frères musulmans. 

Les façades des sièges du gouvernorat et du PND croulent sous l’amas de banderoles et il est difficile de trouver l’entrée de ces bâtiments. Le gouvernorat, le PND ainsi que les sociétés pétrolières de la ville ont réuni tous les moyens nécessaires pour amener les électeurs jusqu’aux urnes : autobus, fonctionnaires et même de l’argent pour acheter les voix. Le montant du pot-de-vin était à 9h00 de 50 L.E. puis à 12h00, l’enchère était montée à 150 L.E. par voix. Ce n’était pas suffisant, les électeurs ont décidé d’exploiter l’occasion et de réclamer de la nourriture. Les partisans du PND leur ont donc amené du kébab et du kofta accompagnés de boissons fraîches et de cigarettes pour les hommes. Tout ceci n’a pas suffi pour attirer en masse les électeurs qui, jusqu’à midi, étaient très rares. Le responsable local du parti justifie ce faible taux de participation par le fait que les gens sont à leur travail à cette heure-là. « Les gens travaillent et ils ne sont pas habitués à participer aux élections du Conseil consultatif. De toute façon, la bataille est déjà gagnée, comme le montrent les banderoles, le peuple a déjà choisi ».

La ville de Suez constitue une seule circonscription accueillant 261 bureaux de vote. Ils sont tous encerclés depuis 7h00 du matin par des agents de la Sûreté d’Etat et de la Sûreté centrale. « Ils ne laissent entrer que les électeurs munis d’une carte électorale rouge ou une autre distribuée par le PND portant la photo du candidat Fahmi. Toutes les femmes portant soit le niqab soit le khimar et les barbus se voient interdire l’accès des bureaux de vote par les policiers », confie d’un ton désabusé Al-Sayed Raafat, un des deux candidats des Frères musulmans qui lui-même s’est vu interdire l’accès au bureau pour voter. Il dénonce également l’arrestation de ses délégués le matin même, alors qu’ils devaient contrôler la régularité des opérations électorales. Seuls les délégués du PND ont pu pénétrer dans les bureaux pour mieux s’assurer du vote en faveur de leur parti. 

Devant tous les bureaux de vote, des hommes équipés de haut-parleurs critiquent les deux députés Frères musulmans de la ville, siégeant à l’Assemblée du peuple pour leur manque d’initiatives et ils font l’éloge, en revanche, de Fahmi qui a créé 300 emplois en une semaine pendant la campagne électorale. 

A côté du bureau de vote de l’école des Martyrs où Fahmi est inscrit, de vieilles femmes attendent depuis 9h00 du matin l’arrivée du ministre. Elles ont établi des listes de demande avec l’espoir d’obtenir sa signature pour trouver un appartement ou un emploi, mais en vain. A 12h00, le ministre a finalement fait son apparition, dans sa Mercedes climatisée, entouré de ses gardes du corps et accompagné du gouverneur. Il n’a même pas daigné saluer les citoyens. Ceux-ci n’ont eu comme seule solution que de se jeter sur sa voiture, mais le chauffeur a quand même démarré en trombe et sa garde personnelle les a écartés violemment. « S’ils ont droit à ces appartements, alors ils doivent suivre les procédures habituelles. Ils sont juste avides », affirme Jeanette Labib, membre du bureau des relations publiques du gouvernorat.

Les citoyens, eux, savent que Fahmi va gagner et que ceux qui n’ont su saisir leur chance pendant la campagne ou le jour des élections n’obtiendront rien de plus.

Auteurs : Chérine Abdel-Azim, Ola Hamdi, Héba Nasreddine - Semaine du 13 au 19 juin 2007, numéro 666