Wednesday, September 3, 2008

De nouvelles routes commerciales vers la Chine

L'Eurasian Natural Resources Company (ENRC) est devenue un producteur mondial de matières premières, d'énergie et d'infrastructures. Elle construit une nouvelle liaison ferroviaire entre le Kazakhstan et la Chine. Entretien avec le CEO Johannes Sittard sur le minerai de fer, les passerelles de transit et la protection de l'environnement.

In Focus: Les matières premières ont connu une envolée spectaculaire au cours des dernières années. Quelles sont les causes de ce boom?

Johannes Sittard: c'est une histoire véritablement étrange. Lorsque j'ai débuté ma carrière dans l'industrie sidérurgique, la doctrine prédominante voulait que l'on soit le plus "pauvre" possible. En d'autres termes, les entreprises sidérurgiques ne devaient posséder que les ressources naturelles absolument nécessaires, le marché mondial étant engorgé par une offre excessive, ce qui maintenait les prix à un niveau bas. A l'époque, nul ne prévoyait que des pays comme la Chine allaient amorcer une croissance économique spectaculaire et déclencher ainsi une demande importante de matières premières, nécessaires à l'édification de leur propre industrie. Etant donné que nombre de ces pays ne peuvent couvrir qu'une partie de leurs besoins avec leurs propres ressources, la demande de minerai de fer, de cuivre, de charbon et de tout ce que l'on peut imaginer a augmenté en conséquence, ce qui a provoqué une hausse des prix des matières premières.

Selon la théorie économique, cet accroissement de la demande aurait dû également augmenter l'offre, ce qui à son tour aurait fait baisser les prix. Pourquoi cette baisse n'est-elle pas encore survenue?

Les prix des matières premières ayant été bas durant plusieurs décennies, trop peu d'investissements ont été consacrés au développement des infrastructures destinées à leur exploitation. Lorsque la demande a soudain explosé, l'offre n'a pas pu suivre, et ce jusqu'à ce jour. La mise en valeur de nouvelles mines ou de nouveaux gisements pétrolifères dure en effet très longtemps.

Cette tendance va-t-elle se maintenir encore longtemps?

Actuellement, je prédis un bel avenir aux matières premières. D'abord parce que la demande va encore croître. A elle seule, la Chine consomme actuellement plus de 40% de la production mondiale d'acier, qui a atteint quelque deux milliards de tonnes en 2007. D'autre part, l'époque des opportunités faciles est révolue. De nos jours, il faut investir énormément d'argent pour exploiter les matières premières. Il faut ensuite transporter les matériaux vers les ports, ce qui signifie que l'on doit également investir dans les voies d'acheminement et l'infrastructure portuaire. Par ailleurs, toujours plus de ressources proviennent de régions peu stables politiquement. Par conséquent, je pense qu'à l'avenir également, la croissance de l'offre sera à la traîne par rapport à celle de la demande.

Des pays tels que le Kazakhstan ont largement profité du boom des matières premières, ce qui s'est traduit notamment par un taux de croissance du PIB de 10%, voire davantage au cours des dernières années. Dans quelle mesure le développement de l'économie kazakhe est-il durable?

Je suis optimiste sur ce point, d'autant que le pays a déjà parcouru un long chemin. L'état des infrastructures était plutôt médiocre après la fin de l'Union soviétique. Les principales voies de communication allaient du sud vers le nord afin d'approvisionner la Russie en matières premières ou en produits semi-finis qu'elle transformait ensuite. Entre-temps, de nombreux investissements ont été réalisés dans les axes ouest-est, ce qui sera bénéfique pour la croissance future. En outre, le Kazakhstan profite du prix actuellement élevé du pétrole. Cela donne au gouvernement les moyens financiers pour poursuivre la modernisation de son infrastructure.

A l'image du Kazakhstan, l'entreprise que vous dirigez, Eurasian National Resources Company, a connu un développement économique fulgurant. Peut-on dire d'ENRC qu'elle est une entreprise typiquement kazakhe?

Tout à fait. ENRC a une histoire caractéristique de la croissance de la région. Les débuts ont été difficiles lorsque diverses entreprises individuelles ont fusionné pour donner naissance à la compagnie ENRC actuelle. C'était l'époque où le Kazakhstan abandonnait son statut de république soviétique pour devenir un pays indépendant, ce qui a provoqué, dans un premier temps, une crise économique grave avec une réduction du taux de PIB. Avec l'effondrement économique de l'Union soviétique, les principaux marchés d'exportation du Kazakhstan se sont écroulés. Ce n'est qu'à la fin des années 1990 que les structures économiques ont retrouvé une stabilité suffisante pour annoncer le début d'une nouvelle phase de croissance.

Quel est le plus grand défi pour une entreprise devenue, en moins de 20 ans, un acteur incontournable sur les marchés mondiaux des matières premières?

Il y a en fait plusieurs défis. Tout d'abord la situation géographique: avec la Russie et la Chine, nous avons certes deux marchés en forte croissance devant notre porte. Mais l'accès aux voies maritimes fait défaut au pays, ce qui pèse encore plus compte tenu du sous-développement de la logistique et de l'infrastructure. La population peut également se révéler un frein à la croissance. Avec seulement 15 millions d'habitants, le Kazakhstan dispose d'une demande intérieure restreinte mais aussi d'une offre limitée de main-d'oeuvre. Plus le pays de développera, et plus l'industrie des matières premières ressentira ce manque de capital humain, d'autant plus que de nombreuses exploitations sont situées dans des régions peu attractives et reculées du pays.

Le processus de libéralisation au Kazakhstan est-il suffisamment avancé pour offrir des conditions-cadres idéales aux entreprises?

Nous n'avons souffert d'aucune restriction au cours des dix dernières années. En comparaison avec d'autres pays de la région, tels que l'Ouzbékistan ou le Turkménistan, le Kazakhstan est l'un des états les plus modernes et les mieux développés. Il y a cependant encore des possibilités d'amélioration, par exemple en matière de jurisprudence ou de séparation des pouvoirs. Mais le pays souffre toujours avant tout de l'excès de bureaucratie.

Le gouvernement a-t-il conscience de ce problème?

J'en suis persuadé. Le gouvernement a récemment procédé à l'examen de ses structures afin de voir dans quelle mesure il pourrait supprimer certaines entraves administratives.

A propos du gouvernement: avec une part de 19%, ce dernier est un actionnaire important de votre entreprise. Est-ce un avantage ou un inconvénient?

Pour le management, le gouvernement a toujours été un bon actionnaire car il ne s'est jamais mêlé de nos décisions. Le gouvernement n'a jamais tenté de nous imposer des objectifs politiques qui auraient été en contradiction avec nos objectifs économiques.

Divers observateurs pronostiquent un ralentissement de la croissance au Kazakhstan, au moins à court terme. Cela s'applique-t-il également à ENRC?

Le boom économique du Kazakhstan était dû en grande partie à un boom immobilier. Au cours des dernières années, de nombreux bâtiments commerciaux et immeubles d'habitation ont vu le jour à Astana, la nouvelle capitale, mais aussi à Almaty, le centre économique et financier. Avec la crise financière globale, ce boom a souffert d'un ralentissement. Notre entreprise était cependant à peine affectée, comme le reflète notre programme d'investissement. Nous voulons investir pas moins de 3,6 milliards de dollars durant les quatre prochaines années. Nous escomptons également une croissance substantielle de notre entreprise durant cette période.

ENRC séduit par sa diversité: votre portefeuille de produits comprend pratiquement toute la palette de ressources naturelles, du minerai de fer à l'aluminium en passant par le ferrochrome, mais aussi l'énergie électrique. Pourquoi cette diversité?

La diversification nous aide à nous dégager de la dépendance vis-à-vis du marché de l'acier. Celle-ci est toujours considérable car deux de nos principaux piliers, le minerai de fer et les alliages, dépendent directement de l'évolution du marché de l'acier. C'est la raison pour laquelle nous misons sur une intégration non seulement verticale mais aussi horizontale. Un exemple est l'électricité où nous escomptons une augmentation constante de la demande et où nous souhaitons consolider encore davantage notre position de leader au niveau national. Il en va de même pour la logistique et l'infrastructure. Nous sommes fiers du fait que notre entreprise ait obtenu récemment l'adjudication pour la construction d'une seconde liaison ferroviaire entre le Kazakhstan et la Chine, un projet de haute priorité aussi bien pour le gouvernement du Kazakhstan que pour celui de la Chine. La consolidation des routes commerciales entre le Kazakhstan et la Chine constitue une tâche intéressante. Le Kazakhstan est non seulement un consommateur de produits chinois, mais aussi une passerelle de transit reliant la Chine à la Russie et à l'Europe de l'Est. Nous tablons à cet égard sur une augmentation massive du transport ferroviaire de marchandises.

Dans quels domaines d'activité de votre entreprise escomptez-vous la plus grande croissance?

Pour les quatre ou cinq prochaines années, avant tout dans le commerce du ferrochrome et du minerai de fer, où nous tablons sur une croissance de plus de 20%. Mais nous escomptons également des taux de progression similaires dans le secteur de l'énergie.

Lorsque des pays émergents se développent à une rapidité fulgurante, ce n'est généralement pas sans des retombées négatives assez importantes sur l'environnement. Quelle est la situation au Kazakhstan?

Le Kazakhstan est aussi confronté à des problèmes d'environnement – pollution de l'air, de l'eau et du sol notamment. Il s'agit en partie de sites contaminés datant de l'ère soviétique où des régions entières étaient réservées aux essais atomiques. Durant longtemps, relativement peu d'investissements ont été consacrés à la protection de l'environnement. Mais la situation commence à changer. Notre entreprise en est un exemple. Nous sommes fiers d'être l'une des premières grandes entreprises du pays à avoir investi des sommes élevées dans la transformation écologique de nos installations, comme l'atteste notre certification ISO 14001. Cette évolution est naturellement loin de toucher à sa fin. Nous allons tenir compte des critères écologiques pour les investissements concernant de nouvelles installations. C'est le cas, par exemple, pour nos nouvelles fonderies d'aluminium qui satisfont aux normes internationales de la Banque mondiale, de l'Union européenne ou encore des Etats-Unis.

Votre rôle de leader en matière d'environnement est-il également lié au fait que votre entreprise est cotée sur une bourse occidentale, où les investisseurs accordent une plus grande importance à de telles pratiques?

Le fait que nous soyons une entreprise publique revêt sans doute une certaine importance. En plus de tous les avantages, cela implique des obligations à l'égard des investisseurs, de la société, des collaborateurs et de l'environnement.

Pour conclure, jetons un regard vers l'avenir: où voyez-vous l'économie du Kazakhstan dans vingt ans?

En principe, on peut même voir plus loin dans l'avenir. Les 35 à 45 prochaines années devraient être assurées grâce aux ressources abondantes en pétrole, gaz et autres matières premières. Le pays posera les bases d'une croissance durable au-delà de cette période. Le président Nasarbajew a également fixé cet objectif dans son dernier programme gouvernemental. Je suis personnellement confiant dans l'avenir. Et j'espère que tous les Kazakhes qui ont quitté le pays durant les années 1990 partagent cette confiance et qu'ils reviendront au Kazakhstan.