Wednesday, September 18, 2013

« L’Afrique : il faut y être ! », selon Bernard LUGAN

Historien et géographe français spécialiste de l'Afrique où il a enseigné de nombreuses années, Bernard Lugan, a animé récemment, à l'invitation du magazine de l'océan indien Eco austral, une conférence pour les investisseurs mauriciens. Dans l'interview qui suit, il donne de précieux conseils sur où investir en Afrique, un continent qui, estime-t-il, promet d'énormes potentialités de développement.

Qui est Bernard Lugan ?
Je suis africaniste. Je travaille sur l'Afrique depuis 1972. J'ai été pendant une douzaine d'années professeur à l'université du Rwanda. J'ai enseigné dans toute l'Afrique de l'Est. J'ai beaucoup travaillé sur l'Afrique du Sud, l'Afrique du Nord et l'Afrique de l'ouest. J'ai publié à peu près 30 livres sur l'Afrique. Je suis expert pour l'ONU, pour le Tribunal Pénal International pour le Rwanda. Je suis professeur à l'Ecole de guerre à Paris. Et enfin j’anime un blog, qui s'appelle « l'Afrique Réelle », avec une revue que je distribue par Internet et que je distribue à mes abonnés.


Vous avez animé une conférence sur le thème « Mieux connaître l'Afrique avant d'y investir ». Pourquoi avoir ce thème spécifique pour Maurice ?
J'ai été invité par M. Alain Foulon de l'Eco austral qui avait réuni un certain nombre de chefs d'entreprise. Il m'a fait comprendre que les investisseurs de l'île Maurice sont intéressés par l'Afrique. Il semblerait que par le passé certains auraient commis un certain nombre d'erreurs stratégiques par méconnaissance du tissu social et politique des zones d'investissement en Afrique. Il y aurait eu par exemple des investissements dans le domaine sucrier en Côte d'Ivoire au moment où ce pays allait très mal.
Je suis donc venu pour essayer d'expliquer très rapidement en 45 minutes les grandes différences qui existent entre les chiffres économiques et les réalités sociales, politiques et autres. C'était un auditoire passionné, passionnant. J'ai été très impressionné par la qualité de l'auditoire.


Vous dites que “l'Afrique est un continent complexe, d'une extrême diversité, avec des zones de tension et certains états particulièrement fragiles”. D'abord, en quoi l'Afrique est-il un “continent complexe” ?
La première chose qu'il faut savoir c'est que je ne parle jamais de « l'Afrique », mais « des Afriques ». Il est évident qu'entre l'Afrique du nord et l'Afrique du sud, entre l'Afrique centrale et l'Afrique du littoral, entre l'Afrique des îles et l'Afrique des déserts, il y a des mondes différents. Et dans ces mondes différents, vivent des populations différentes qui ont des préoccupations politiques et économiques différentes. Il faut par conséquent approcher ces régions avec un esprit excessivement ouvert et surtout basé sur le réel. Répudier toute approche philosophique ou idéologique, comme le disent les anglo-saxons “the land and the people”. Et à partir de là approcher chacune de ces zones et ces sous-zones (parce qu'il faut aller au niveau des sous-régions…


Comment expliquez-vous le fait que l'Afrique soit un continent si méconnu dans le monde ?
Tout simplement parce que chacun a « sa » vision de l'Afrique. Par exemple, les Européens ont une vision très différente de l'Afrique. Pour un Français l'Afrique c'est l'Afrique du Nord, le Sahara… Un autre Européen qui a visité l'Afrique profonde, ce sera l'Afrique congolaise.
Il y a une vision fragmentaire de l'Afrique. Les gens projettent sur l'Afrique les connaissances qu'ils ont eues - qui sont des connaissances politiques, médiatiques, littéraires ou autres. En projetant ces connaissances, qui sont des connaissances partielles, ils font un tout. Il y a une globalisation, la réalité qu'il faut regarder. Car il y a des pays pauvres, des pays qui sont dans des situations de perdition et d'autres qui vont très bien. Il y a de grandes inégalités entre les pays africains. Et c'est ce problème-là qu'il faut savoir en partant toujours du réel.


Comment expliquez-vous cette mauvaise notion qu'ont les Mauriciens de la réalité mauricienne ?
Je dirais, avec un peu d'humour, que vous avez le “syndrome insulaire”. Toute société insulaire a toujours tendance à être isolée du reste du monde, que ce soit culturellement, historiquement, séparée qu'elle est par les océans. Il y a cela.
Et puis aussi, parce que Maurice, ce n'est pas l'Afrique tel que l'on imagine. Maurice je connais peu ; je ne peux par conséquent entrer dans trop de détails… Il est bien évident que Maurice, comme Madagascar et la Réunion, c'est autre chose que l'Afrique… d'autres Afriques.

Vous parlez également de “certains états africains fragiles”. Qui sont-ils ?
A l'heure actuelle, vous avez deux catégories d'états africains fragiles. Il y a ceux qui sont en conflit et d'autres qui sont dans de longues durées de fragilité.
Là où il y a des conflits, c'est le chaos, l'anarchie. Il y a des pays comme le Mali qui est dans un état en crise. Ils essaient de se reconstruire lentement, mais je pense que c'est provisoire. Car les grands problèmes n'ont pas été réglés ; la Somalie et tous les pays qui visiblement semblent porter une malédiction. Je pense ici à un pays gigantesque qui a toutes les potentialités de développement qui est la République Démocratique du Congo (RDC), l'ancien Zaïre.


Il y a certainement des pays africains qui émergent, qui arrivent à sortir la tête de l'eau ?
Là, il y a trois exemples de ces pays-là. Le Botswana, qui en dépit de son enclavement, progresse et a une hégémonie ethnique.
On trouve ensuite un autre pays très prometteur si tout évolue comme cela semble se faire : l'Éthiopie. Ce pays risque de devenir le grand producteur d'électricité pour la Corne de l'Afrique et pour toute la péninsule arabique. D'immenses projets de construction de barrage sont en cours. Cela va faire de l'Éthiopie une immense usine de production d'électricité. Le problème c'est que l'Éthiopie ne pourra pas se passer éternellement de débouchés sur la mer et d'une manière ou d'une autre devra avoir un tel débouché.
Cependant, l'Éthiopie et ses barrages entraînent des conséquences qui risquent d'être dramatiques pour des pays qui sont situés en aval du Nil. Notamment l'Égypte. Celui-ci, écrasé par sa surpopulation, (et qui ne peut nourrir que 30% de sa population, est un gros importateur de blé au monde) a besoin de tout le niveau d'eau du Nil pour irriguer des zones entières pour nourrir sa population. Or les projets éthiopiens vont faire baisser le niveau de l'eau du Nil dont a besoin l'Égypte.


Et le deuxième pays qui va bien ?
Le Ghana qui a des richesses, qui produit son pétrole depuis deux ans. Un pays qui certes a des problèmes ethniques mais qui, je pense, en est un d'avenir.


Et le troisième pays ?
C'est un pays très proche de Maurice : le Mozambique, un pays que beaucoup de Mauriciens connaissent. Il y a aussi la Tanzanie qui décèle d'immenses possibilités. Ce pays va mettre en chantier d'immenses projets dans sa partie centre.


Et votre évaluation de Madagascar ?
Je n'en parle pas parce que je ne connais pas. La vision que je pourrais en avoir, c'est une vision superficielle, car je n'ai pas étudié Madagascar.


Une question que les investisseurs mauriciens n'ont pas manqué de vous poser : où investir en Afrique ?
En dépit de la crise économique et les tendances lourdes et négatives de l'Afrique du Sud, il faut y investir. Mais pas n'importe où. Dans des secteurs de pointe. Car malgré l'effondrement économique complet, y surnagent des secteurs de pointe très performants et excessivement porteurs d'avenir. Il s'agit de bien identifier ces secteurs, notamment la nouvelle technologie, la pharmaceutique, entre autres. Surtout ne pas faire l'impasse sur l'Afrique du Sud.
Ensuite, il faudrait surveiller la situation en Tanzanie. Voir comment va se développer cette région et surtout les terminaux pétroliers.
Je tiens cependant à apporter une nuance. Je parle d'investissement et non de commerce. Car le commerce vous pouvez le faire n'importe où car il y existe des garanties bancaires, des lettres d'échange, on est payé tout de suite, c'est du troc presque. L'investissement touche au long terme, c'est-à-dire, mettre de l'argent dans des projets qui ne vont pas rapporter tout de suite.


Que gagnent les investisseurs mauriciens en Afrique ?
C'est un continent vierge. Des avantages, donc des nouveautés. L'Afrique à l'heure actuelle représente moins de 4% du commerce mondial. Vous vous imaginez donc les potentiels de développement que cela représente ! En outre, l’Afrique qui a 20% de la population mondiale va monter encore, n'a que 4% du commerce mondial. l’Afrique a donc des potentialités gigantesques.
Deuxième intérêt : l'Afrique est un réservoir énorme de matières premières. Troisième intérêt : vont s'y développer des classes intermédiaires, c'est-à-dire la bourgeoisie, et il va y avoir un énorme appel de consommation. Donc, il faut y être. Les Japonais, les Coréens, tout le monde y est déjà.


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ARTICLE PARU DANS LE MAURICIEN | 9 SEPTEMBER, 2013
http://www.lemauricien.com/article/questions-bernard-lugan-l-afrique-il-faut-y-etre